Extrait de « L’amour et le glaive

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Extrait  du chapitre 2

 

Silencieuse, le cœur au bord des lèvres, Éuethé tremblait de tous ses membres. Ce qu’elle redoutait le plus au monde allait se produire. Comment échapper à cette humiliation ?

Dans un ultime espoir, elle se débattit, donna des coups de pied à l’homme qui en évita la plupart. Il lui tenait toujours la chevelure, elle ne pouvait pas faire grand-chose.

— S’il vous plaît, s’il vous plaît, monsieur, relâchez-moi, je ne volerai plus ! le pria-t-elle.

Il ne l’écoutait pas, se fichant éperdument des jérémiades de cette voleuse au visage juvénile. Tout à coup, pensant à ce qu’elle allait subir, elle se sentit mal, manqua de tomber. Il la retint par les cheveux, elle hurla de douleur.

Gluckera, qui avait assisté à la scène comme beaucoup d’autres personnes, se figea. Il ne manquait plus que ça ! Elle savait Éuethé plus peureuse qu’elle. Elle imaginait bien l’angoisse que sa sœur ressentait. Se débarrassant du marchand, qui refusa son offre, elle s’approcha d’eux.

— Laissez-la, monsieur ! Prenez-moi à sa place !

En la voyant, il eut un sourire ironique.

— Tiens, tiens… En voilà une autre !

Il s’arrêta un instant, les observa et réfléchit.

— Je ne vais pas vous remettre au bourreau, si vous me suivez sans faire d’histoire. Toi, tu seras ma servante et toi, celle qui est courageuse, tu seras celle de mon frère.

Les jeunes filles soufflèrent. Le bourreau s’éloignait. Servantes, même sans être payées, leur plaisait. Elles auraient de quoi dormir au chaud et de quoi manger à leur faim. C’était un bon début pour sortir de leur misère.

— Allons de ce pas chez mon frère, ordonna l’homme, brutalement.

Il pressa Éuethé d’avancer par une pression dans son dos. Sans un mot ni contestation, mais inquiète, Gluckera les suivit.

Mille questions se bousculaient dans sa tête. Où allaient-elles ? Seraient-elles séparées ? Et ce frère, que cet homme avait mentionné, qui était-il ? Possédait-il le même caractère que lui ?

« Celui qui agrippe Éuethé par les cheveux pourrait remplacer l’agent d’exécution des peines », pensa Gluckera qui n’en menait pas large et avait le sentiment de suivre le loup[1] dans son antre.

Ils traversèrent l’Agora en sens inverse, longèrent plusieurs maisons jusqu’au port de Massalia[2], où son frère vivait. Les passants ne se soucièrent pas de la violence qu’il employait sur Éuethé en la pressant d’accélérer le pas. Ils se promenaient tranquillement, en profitant du soleil.

Debout sur la rive, un homme qui observait l’arrivée des bateaux commerciaux s’avança vers eux quand il les remarqua.

— Que fais-tu avec ces deux jeunes filles, Akos ? demanda-t-il sur un ton de reproche. Lâche donc cette pauvre fille, ajouta-t-il en montrant Éuethé que son frère tenait toujours par les cheveux.

— Je t’en amène une comme servante, fit Akos, sans libérer Éuethé.

— Je n’ai pas besoin d’une servante !

— Agathinos, rentrons chez toi, veux-tu ? Nous serons plus tranquilles pour parler.

La maison d’Agathinos était beaucoup plus grande que celle où les filles avaient grandi. Gluckera pénétra avec eux dans un couloir étroit où, sur l’un des murs, était dessiné un pêcheur dans une barque. Elle le fixa intensément, subjuguée par la beauté de la scène.

— Il s’agit de Mélanos,[3] notre ancêtre. Un de ceux qui étaient présents lors de la fondation de la cité, il y a de ça de nombreuses lunes avant cette journée, précisa Agathinos.

Gluckera hocha la tête, surprise par la douceur de son ton.

— Avance, ordonna Akos à Éuethé, qu’il venait de relâcher.

La jeune fille s’arrangea les cheveux comme elle pouvait. Son cuir chevelu lui brûlait encore, à cause de la violence subite.

Ils pénétrèrent dans une grande cour ouverte. En son centre, des bancs et une table basse étaient rangés près d’une fontaine.

À peu près de la même taille, les deux hommes se ressemblaient. Les mêmes cheveux marron foncé, le même visage carré, mais des yeux bruns pour Akos et verts pour Agathinos. Ils portaient un chiton de lin leur arrivant aux genoux, drapé et retenu aux épaules par deux fibules. Une ceinture en tissu relevait légèrement leur habit. Des sandales serties d’ivoire, dont les lacets remontaient jusqu’aux chevilles, paraient les pieds d’Akos, tandis que son frère gardait les pieds nus.

Gluckera les observa un moment, comme pour se détacher de la peine qu’elle encourait avec sa sœur. Leur ressemblance était saisissante, mais leur physionomie les différenciait. Autant Agathinos renvoyait une bonté sans égale, autant Akos reflétait la méchanceté. « Comment deux êtres très proches peuvent dégager des ondes très divergentes ? », pensa-t-elle en coulant un regard vers Éuethé.

Un jeune homme, qui ressemblait fort à Agathinos, sortit d’un couloir en face d’eux, salua Akos et prit place auprès de son père. Étonné de découvrir chez lui deux jeunes filles qu’il n’avait jamais vues, il les observa attentivement. Qui étaient-elles ? Connaissaient-elles son père ? Grandes, les cheveux d’un blond cendré, des yeux d’un bleu profond, elles portaient toutes deux un péplos en loques et se ressemblaient. L’une d’elles semblait plus fragile que l’autre et il eut envie de la prendre dans ses bras pour la rassurer. Elle paraissait si douce.

— Asseyez-vous, fit Agathinos, s’apercevant qu’elles restaient debout.

Les yeux baissés, elles prirent place sur un bout du banc.

— Bon, déclara Akos, je te présente deux voleuses, auxquelles j’ai évité la flagellation du bourreau.

— Je suis fort surpris par cette bonne action de ta part. Serais-tu en train de changer, mon frère ?

Akos ne releva pas la raillerie d’Agathinos. Il désigna Gluckera de son index.

— Je propose de te donner celle-là comme servante.

— Comme servante ? Je t’ai déjà dit que je n’en avais pas besoin ! Et puis, leur as-tu seulement demandé leur avis ?

— Pas besoin. Je pense qu’elles préfèrent nous servir plutôt que de retourner à leur misère.

— Leur as-tu demandé leur avis ? insista Agathinos. Elles ont le droit de refuser si ta façon de voir les choses ne leur convient pas.

Il les fixa une à une, espérant percevoir une réponse dans un regard ou une expression, mais les sœurs restèrent figées, sans un mot.

— Et si vous commenciez par nous dire vos prénoms.

— Voici Éuethé, ma jeune sœur et je suis, Gluckera.

— Qu’en pensez-vous ? l’encouragea-t-il.

L’aînée garda le silence quelques instants. Elle hésita et chercha ses mots. Devaient-elles se confier ou taire tout de leur malheur ? Quand elle remarqua la détresse dans le regard de sa sœur, elle prit une grande inspiration et se lança :

— C’est très aimable de vous soucier de nos envies, monsieur, mais nous avons perdu nos parents et notre maison. Cette journée, nous sommes à la rue, sans une obole en poche. Alors, certes, je ne sais pas si ce que votre frère réclame est permis, mais ce qu’il dit nous convient, dans la mesure où, si nous sommes séparées, nous pourrons nous voir souvent.

— Pourquoi les séparer, Père. Si elles sont d’accord, prenez-les toutes les deux, fit Boêtos qui aurait aimé en savoir un peu plus sur Éuethé.

— Il n’en est pas question ! s’insurgea Akos. Si tu ne veux pas de Gluckera, elle restera à la rue. Mais que je ne la revois pas voler ! De mon côté, je garde Éuethé.

Le père et le fils observèrent les réactions des jeunes filles, pendant qu’Akos leur parlait. Éuethé s’accrochait à sa sœur, comme si elle redoutait leur séparation.

— Je ne comprends pas pourquoi tu les as sauvées du bourreau. Pourquoi elles et pas d’autres ? prit la parole, Agathinos.

— Parce qu’elles sont les premières que je vois en train de voler, mon frère.

— Pourquoi tu ne les lâches pas, au lieu d’en faire des servantes ? Je ne comprends pas…

Un blanc s’installa. Akos réfléchit à la meilleure réponse possible.

— Elles viennent d’avouer qu’elles étaient à la rue et, crois-moi, vu les vêtements qu’elles portent, je m’en doutais. En plus, j’ai besoin d’une servante. Anyté commence à vieillir et certaines tâches ne sont plus de son âge. Mais toi, Agathinos, pourquoi ne prendrais-tu pas l’autre ? Tu n’en as aucune de servante. Elle te serait utile.

Sa voix sonnait comme un ton de reproche.

— Vous êtes sûres de bien vouloir être nos servantes ? leur demanda gentiment Agathinos.

Les filles voyaient là un moyen de retrouver une vie presque normale. Seule la méchanceté que Gluckera décelait en Akos, la retenait. Et abandonner sa sœur avec cet homme l’accablait.

Elle la regarda. Éuethé comprit ce qu’elle attendait d’elle. Elle acquiesça de la tête.

Agathinos avait remarqué la conversation muette des deux sœurs. Il n’avait pas besoin de servante, il s’en était passé depuis de nombreuses lunes. Mais les jeunes filles l’attendrissaient et s’il n’avait pas la place de les héberger toutes les deux, il en prendrait au moins une.

— C’est bon, je garde Gluckera avec moi, obtempéra-t-il.

— Bon, puisque l’affaire est conclue, je ne vais pas m’attarder, fit Akos en se levant. Au plaisir de te revoir, mon frère.

Il enserra le bras d’Éuethé et la força à le suivre. Sa force était telle, qu’elle n’eut que le choix de s’éloigner de sa sœur.

Les jeunes filles vécurent cette séparation douloureusement. Éuethé pleurait sur son sort. Elle prévoyait qu’Akos l’empêcherait de voir Gluckera aussi souvent qu’elle le désirerait. La boule au ventre, les larmes aux yeux, elle craignait fortement de ne plus jamais la revoir.

Gluckera estimait sa chance de rester auprès d’Agathinos. Il semblait gentil, au contraire de son frère, qui s’apparentait au bourreau. Sous le regard de ses nouveaux maîtres, elle laissa s’échapper ses sanglots. Comment aider sa sœur ? La savoir entre les griffes de cet homme lui brisait le cœur.

 

                                             

                               Roman dédicacé par Marie Liehn

 

 

[1] Le loup : Dans l’Antiquité gréco-romaine, des érudits comme le philosophe grec du IVe siècle av. J.-C, Aristote le considèrent déjà comme dangereux.

[2] Massalia : Marseille dans l’antiquité, au temps des Grecs

[3] Mélanos : Voir « Et Phocée créa Marseille » et « Les fleurs du péril »