Extrait l’ancre et la mer

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CHAPITRE 1

L’ANCRE ET MER

 

3ème siècle après J.C

Été

Ah ! Si Fortunatus avait su ce qu’il allait lui arriver en rentrant chez lui, peut-être qu’il aurait remis son retour à plus tard.

Après une semaine de pluie, le soleil était revenu sur Massilia qui était devenue romaine. Le marché pouvait enfin se tenir sur l’Agora, une grande place sur laquelle les vendeurs se retrouvaient une fois par semaine. Sur l’un de ses côtés se trouvaient des gradins. Les sénateurs y discutaient de politique étrangère ou des affaires de la cité, lorsque le marché ne les dérangeait pas.

Les marchands criaient, espérant allécher les passants. Ils vantaient leurs belles pommes, les poires, et les raisins noirs et juteux, que les vendangeurs venaient de récolter.

Un peu plus loin, à l’écart des autres étals de marchandises, le poissonnier essayait d’attirer les clients vers les aliments frais qu’il avait péchés. L’odeur de ses poissons se répandait dans toute la grande place, gênait quelques-uns qui hâtaient le pas vers une rue adjacente, mais en entraînaient d’autres à négocier un rouget ou une rascasse.

Des dames bien habillées accompagnées de leurs époux circulaient parmi les victuailles. Elles passaient à côté des miséreux qui eux aussi souhaitaient acheter de quoi manger. Des étrangers, comme on en trouve souvent dans les ports, se promenaient sur cette place. Certains se bousculaient et près des étals, il y avait tellement de monde que les gens peinaient à marcher.

Des mendiants regardaient les stands de denrées avec envie. Profitant de la foule, ils subtilisèrent la bourse de plusieurs acheteurs sans qu’ils ne le remarquent, jusqu’à l’instant de payer. À ce moment-là, pris au dépourvu de ne plus trouver leur argent, honteux devant le marchand de lui rendre la nourriture, une boule au ventre, ils crièrent :

— On m’a volé ma bourse ! On m’a volé ma bourse !

Mais les miséreux, ni vus ni connus, s’étaient enfuis. Un seul restait assis par terre, adossé à une marche. Il louchait sur le bol à côté du bateleur qui, au milieu de la place, montrait son adresse en envoyant des quilles en l’air et en les rattrapant de différentes façons. Le bol se remplissait de plus en plus, ce qui le réjouissait et faisait loucher davantage le mendiant.

Lorsque le soleil haut dans le ciel indiqua aux marchands la fin du marché, et que les passants se dispersèrent, Fortunatus, batelier du Rhône de son état, rentrait chez lui après avoir passé quelques jours sur un radeau pour mener de Lugdunum (1) à Arelate (2) des matériaux de construction. La remontée lui avait paru très difficile mais, avec ses camarades mariniers et haleurs, il s’en était sorti.

Fortunatus approchait de sa petite maison. La chaleur rendait sa marche plus pénible, mais ses vêtements rapiécés lui donnaient l’avantage de dénuder ses bras. Ébloui par les rayons du soleil, il plissa les yeux. Il ne lui restait que quelques rues à traverser avant de retrouver son nid douillet. Il pressa le pas, envahi d’une immense joie de rentrer chez lui.

Le bonheur fut de courte durée. Une étrange sensation, comme une ombre au tableau, mit ses sens en alerte. Le sentiment d’être épié le mit mal à l’aise. Il avait remarqué un mendiant qui l’observait et il craignit une attaque. Il y en avait souvent à Massilia, surtout les jours de marché. Le miséreux avait sûrement remarqué sa bourse. Il ne redoutait pas de se battre, malgré sa grande silhouette mince, mais le mendiant pouvait appeler ses compères et, contre trois ou quatre personnes, il ne s’en sortirait pas, ou alors, pas en bon état.

Tête baissée et quelques mèches de ses cheveux noirs collés sur le front, il marchait d’un bon pas, serrant sa bourse remplie de sesterces qu’il avait gagnées contre son torse, une de ses mains dessus, comme pour la protéger.

Des miséreux fouillaient dans les déchets laissés par les marchands. De ceux-là il n’avait rien à craindre. Ils étaient trop occupés à chercher leur pitance pour remarquer un pauvre hère qui avait gagné des sesterces par son travail.

Il regarda n direction du mendiant. Il ne l’apercevait plus. « Où est-il passé ? se demanda-t-il. « L’attendait-il un peu plus loin ou avait-il abandonné pour se reporter sur une autre proie ? » Il languissait d’arriver chez lui, il était épuisé. Depuis plusieurs jours, il en était parti et il avait travaillé sans relâche. Son travail reprenait dans trois jours. Il pourrait enfin se reposer.

Il accéléra le pas, craignant de rencontrer le mendiant plus loin. Il bifurqua sur sa gauche et s’engagea dans la ruelle. À quelques pas de lui, il l’aperçut. Vêtu d’un vêtement rapiécé et sale, il était là, assis sur la marche d’une maison, seul. Fortunatus songea à rebrousser chemin, mais s’obligea à continuer tout droit sans se laisser gagner par la peur.

Avec méfiance, il passa devant le mendiant, serrant plus fort sa bourse contre lui. Il accéléra le pas et, du coin de l’œil, le surveilla la tête baissée et la respiration bloquée. Celui-ci ne bougea pas. Fortunatus respira de nouveau. Pas longtemps. Il aperçut bientôt un homme, au bout de la ruelle, qui arrivait d’un pas nonchalant, en souriant. Un autre le suivait en trottinant. Un mauvais pressentiment le fit frissonner. Fortunatus remarqua les bras musclés du premier, le second semblait plus maigre et plus petit. Les deux hommes semblaient malsains.

Fortunatus serra plus fort sa bourse contre son corps. Rebroussant chemin, il essaya de passer le mendiant qui s’était levé. Mais celui-ci s’accrocha à lui. Fortunatus se retourna et lui donna un croc-en-jambe, qui fit tomber son attaquant. Le miséreux se retint au bras gauche de Fortunatus. Un éclair traversa son regard, qui s’arrêta sur l’ancre (3) dessinée, quand il tomba au sol. Fortunatus ravala sa salive.

Une fois à terre, le mendiant cria :

— Un chrétien ! Un chrétien !

Fortunatus blêmit. Sans perdre de temps, il bondit par-dessus le mendiant et s’élança dans la ruelle. Ce dernier se leva. Fortunatus sentit sa main lui frôler le bras. Un cri étouffé lui parvint. Il se retourna, le mendiant était de nouveau à terre, les mains enserrant sa jambe droite. Se l’était-il cassée ? Peu importe, il devait fuir.

L’appel du mendiant avait été entendu par les passants qui marchaient tout près. Un attroupement essaya de lui bloquer le passage, mais le batelier ne laissa pas les habitants le prendre. Pâle comme la mort, il les bouscula, les repoussa du peu de forces qui lui restait et courut, poursuivi par la foule. Les miséreux complices ne participèrent pas à cette chasse à l’homme et restèrent avec le mendiant blessé.

bout de souffle et de forces, Fortunatus courait dans une ruelle, sans savoir où il allait. Il avançait droit devant, bifurquant de temps à autre pour essayer de semer l’attroupement hurlant à sa poursuite.

Alors qu’il perdait en vitesse, il sentit une prise sur son bras. Il sursauta. Un jeune noble – vu son apparence sophistiquée – lui intima de garder le silence, l’index sur sa bouche. Sans un mot, l’inconnu le tira, l’entraîna vers une porte qu’il ouvrit et le poussa à l’intérieur d’une maison avant de refermer derrière eux. Les cris de la foule s’éloignèrent jusqu’à ne devenir qu’un écho.

Penché, les mains sur les cuisses, Fortunatus reprit difficilement de l’air. Sa tension retomba petit à petit. Il se redressa. La demeure entourait un atrium qui laissait le jour pénétrer. Une banquette et une table étaient placées sur la gauche de la cour et, de l’autre côté, partaient des couloirs menant à ce qu’il supposait être les chambres. Une dizaine de colonnes en faisaient le tour et, sur les murs, des tableaux révélaient des paysages, des portraits ou des hommes pratiquant une activité. L’un d’eux était à la barre d’un bateau. D’après les écrits près de lui, Fortunatus comprit qu’il s’appelait Sîmos. (4)

Un peu gêné, car il avait deviné qu’il se trouvait chez des personnes d’un certain rang, Fortunatus resta droit comme un piquet ne sachant comment agir. Il regarda l’inconnu, hésitant.

— Volusianus, se présenta ce dernier en lui tendant une main.

— Fortunatus, le salua-t-il à son tour. Merci de m’avoir sauvé. Je vais maintenant vous laisser.

— Non, assieds-toi, nous devons parler.

Fortunatus se raidit. Que lui voulait-il ? Son cœur palpita. Il ne pouvait pas fuir comme un voleur, mais il craignait la suite.

— Je crois te connaître, expliqua-t-il. Tu es bien un batelier du Rhône ? Je t’ai vu dans une autre cité.

— Peut-être, répondit Fortunatus, méfiant. Je m’arrête souvent à Arelate, et quelquefois à Lugdunum.

— Peut-être à Arelate, j’ai des parents là-bas. Mais assieds-toi, insista-t-il.

— Je ne veux pas vous importuner, déclina Fortunatus.

— Tu ne nous ennuies pas, rétorqua une voix féminine derrière lui.

Fortunatus se retourna dans un sursaut et aperçut la plus belle femme qu’il ait jamais vue. Des cheveux blonds ondulés tombaient sur ses épaules. Ses yeux bleus le fixaient avec une grande douceur. Son visage respirait la joie de vivre. Une toge, serrée à la taille par une corde, lui allait à merveille et mettait ses courbes féminines en valeur. Des chausses ouvertes recouvraient ses pieds.

— C’est ma sœur, Dahlia, lui présenta Volusianus.

Dalhia s’avança avec un sourire et passa près lui. Les effluves de son parfum le happèrent. Dahlia prit place et Fortunatus s’assit à côté d’elle. À cet instant il remarqua que Volusianus avait des yeux moqueurs.

Le silence s’installa. Le jeune batelier se tordaient les doigts. Il n’était pas à l’aise par rapport à Dahlia qu’il trouvait très belle. Il prit sur lui et d’une voix un peu tremblante, il demanda pour entamer la conversation

— Où sont vos parents ?

— Mon père est au sénat et ma mère…, commença Volusianus, les yeux embués de larmes.

— Elle est morte, compléta Dahlia, la voix tremblante.

— Oh ! je m’excuse d’en avoir parlé, fit Fortunatus, contrit.

Volusianus brassa l’air de sa main pour lui signifier qu’il n’y avait pas de problème et enchaîna avec une question, comme s’il tenait à changer de sujet.

— Pourquoi tu étais poursuivi ?

— Il était poursuivi ! releva sa sœur, sans lui laisser le temps de répondre. Par qui ?

Que de questions ! Il hésitait à leur dire la vérité. Il ne les connaissait pas assez. Pourtant, Dahlia l’impressionnait.  Une femme si belle et en même temps si libre ! Était-ce à cause de sa mère morte ou était-elle naturelle ? Le ton de la voix de la jeune fille lui avait paru surprise, même elle semblait agacée qu’il soit poursuivi. S’inventait-il des illusions ? Pourquoi ne pas leur dire ?

—’étais poursuivi par une foule en colère, lui expliqua Fortunatus. Et votre frère m’a sauvé en m’accueillant chez vous.

— Pourquoi ? l’interrogea Volusianus, curieux.

— Oui, pourquoi ? répéta sa sœur, avide elle aussi d’en savoir plus.

Fortunatus les observa, une boule dans le ventre. Pourquoi voulaient-ils qu’il parle de cela ? Avaient-ils quelque chose en tête ? L’avaient-ils fait rentrer chez eux pour le livrer aux gardes ?

— Tu as peur de nous ? demanda Volusianus, surpris.

Il secoua la tête dans le silence.

— Ton visage est redevenu blanc, lui indiqua-t-il.

— Nous sommes ouverts sur de nombreux sujets, le renseigna Dahlia, en souriant.

Surpris de sa demande, Fortunatus se prit à fixer la sœur de Volusianus d’un air interrogateur.

— Je suis chrétien, murmura-t-il prêt à s’enfuir au moindre signe de mécontentement de ses hôtes.

— Comment ont-ils su que tu étais chrétien ? s’informa Dahlia sans paraître se soucier de l’inconfort de son hôte. Ce n’est pas inscrit sur ton front !

Un peu embarrassé, le jeune batelier lui montra son bras.

— L’ancre que vous voyez là est un signe de reconnaissance entre nous.

Dahlia hocha la tête.

— C’est la première fois que je vois un tatouage, affirma Dahlia, ça t’a fait mal ?

— Oh que oui ! lui signifia Fortunatus.

— Je suis curieux, moi aussi, affirma Volusianus. Comment ils ont fait ?

Fortunatus se demanda encore une fois pourquoi ils lui posaient toutes sortes de questions. Il languissait de partir mais il n’osait plus, devant répondre.

— Il s’agit d’un tatouage à base charbon, (5) lui expliqua Fortunatus. Et ils me l’ont ancré dans le bras (c’est le cas de le dire, rit-il) avec une grosse aiguille au bout d’un long manche.

— Une grosse aiguille, répéta Dahlia stupéfaite. Oui, ça a dû te faire mal !

Fortunatus était content et agréablement surpris qu’elle s’intéresse à lui.

— Tu sais, reprit-elle, nous ne sommes pas chrétiens, car nous ne connaissons rien de cette religion, mais nous ne sommes pas contre les chrétiens.

Rassuré, Fortunatus pensa qu’il ne serait pas convenable de rester plus longtemps. Il se leva et se dirigea vers la porte d’entrée. Volusianus l’accompagna.

— Je crois, à présent, que je peux sortir sans danger. Merci encore.

— On se reverra, j’espère, lui dit Volusianus en le regardant dans les yeux.

— On verra, mais nous ne sommes pas du même monde.

Le visage de Volusianus se ferma. Lèvres pincées, il s’exprima plus durement :

— ue dis-tu là ? Nous, on s’en fout ! Pas vrai, Dahlia ?

— Bien sûr, lança-t-elle toujours assise sur la banquette.

Le jeune homme s’en voulut. Il était évident que le frère et la sœur vivaient aisément, au contraire de lui qui peinait à se nourrir. À cause de préjugés et de sa religion, il avait imaginé que jamais ils ne pourraient être amis. Foutaises !

— Je m’excuse, dit-il, le regard rivé sur ses chaussures, mal à l’aise. Je pensais que…

— Oh ! ce n’est pas grave, le rassura Volusianus. Après avoir été pourchassé par une foule hurlante, nous comprenons ta méfiance.

— Sache que nôtre porte te sera toujours ouverte, ajouta Dahlia, un sourire chaleureux aux lèvres.

Le cœur gonflé de joie, Fortunatus sourit, les salua et sortit de la demeure de ses nouveaux amis.

— Attends, s’écria Dahlia, mon frère et moi, on va t’accompagner.

Les deux jeunes nobles le rejoignirent et ils commencèrent à prendre le chemin vers sa maison, ensemble.

La rue était déserte. Pas de mendiants ni de foule.

Fortunatus se réjouissait que les deux jeunes gens viennent avec lui car un poids pesait encore dans sa poitrine. Il craignait que quelqu’un l’attende à un coin de rue.

Parvenu devant chez lui, il ouvrit sa porte. Ses yeux s’agrandirent. Ses maigres affaires étaient sens dessus dessous. Son coffre d’habits vidé. Son lit éparpillé. Sa table les pieds en l’air. Son banc renversé. Il en eut un haut le cœur. « Qui a fait, ça ? »  Qui était rentré chez lui ? Il vérifia si on lui avait volé quelque chose. « Non, rien ». Il eut un geste d’exaspération. Pourquoi lui avait-on mis ses affaires dans un tel état ? Était-ce suite à la poursuite avortée qu’il avait subie ? « Oui sans doute. », se dit-il.

Il ne pouvait pas rester là. Les gens qui avaient mis sa maison l’air, reviendraient certainement. Et les gardes aussi. Pendant quelque temps, il serait plus prudent de dormir ailleurs. Mais où ? Retourner à Arelate ? Passer les trois jours dans une auberge ? Il y dépenserait toutes ses sesterces gagnés ! Mais comment agir autrement ? Il transpirait à réfléchir ainsi. Il songea à Flavia, son amie chrétienne, ici à Massilia. Peut-être lui permettrait-elle de loger chez elle ? Si elle acceptait, il n’aurait pas beaucoup de chemin à parcourir. Elle habitait une ruelle perpendiculaire à la sienne.

Les deux frères et sœurs observaient la maison d’un air horrifié.

— Tu veux venir chez nous pour cette nuit ? lui demanda Dahlia.

— Oui pourquoi pas, s’exclama Volusianus.

Fortunatus les fixa avec insistance. Il ne comprenait pas pourquoi des non-chrétiens étaient si bons envers lui.

— Non, déclina-t-il. Je ne veux plus vous déranger. Et Puis ce soir, il y aura votre père et je ne sais pas quelle sera sa réaction. J’ai une amie pas loin, je dormirai chez elle. En tout bien, tout honneur, ajouta-t-il en regardant Dahlia.

Alors que les jeunes nobles partaient, Fortunatus pensa qu’il ne pouvait pas rester là.

La boule au ventre, il sortit de chez lui et, les sens en alerte, il pressa le pas jusque chez Flavia.

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1 Lugdunum : Lyon

2 Arelate : Arles

3 À cette époque-là, les chrétiens se reconnaissaient à l’ancre dessiné sur leur bras. Malheureusement, les autres aussi les reconnaissaient !

4 Voir Et Phocée créa Marseille du même auteur.

5 Les tatouages : Les pauvres se faisait tatouer avec du charbon., les riches avec de l’encre de chine. Sinon, la pratique était la même.

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