Extrait de « LES PROMESSES DU VENT »

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LES PROMESSES DU VENT

Prologue

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Le comte de Latour se réveilla brusquement. Sa tête reposait sur le vieux bureau de chêne qu’il ne quittait presque plus. La cire chaude des chandelles formait des larmes jaunes sur le bois, et dans le foyer, la flamme haute rongeait les bûches, projetant sur les murs des ombres mouvantes. Un instant, il crut rêver encore. Puis les soucis revinrent, denses, acérés : dettes, moissons perdues, alliances fragiles. Tout semblait lui échapper, comme si une main invisible menaçait son nom et sa maison.

Depuis des mois, Aymon de Latour vivait reclus, assiégé de chagrins. On disait dans les bourgs alentour que le diable rôdait autour de sa forteresse ; d’autres murmuraient que c’était la colère de Dieu. Lui savait seulement que la douleur rongeait son cœur depuis huit mois : depuis la mort de Rohanne.

Il tendit l’oreille : un bruit de sabots au loin ? Son cœur se serra. Non… peut-être le vent dans les sapins. Il reprit la plume et traça les dernières lignes d’une lettre testamentaire, destinée à son ami Thomas de Bollery. Elle léguait à son fils Richard tous ses droits, au cas où il tomberait avant l’aube. Le comte apposa son sceau de cire rouge – un cœur surmonté d’une tour – et posa la missive à côté d’une seconde, plus courte, pour son serviteur Grégoire :

« Remets-les en main propre à de Bollery, avant que la guerre ne vienne ici. »

Son regard se posa sur le grand tableau suspendu face à lui : Rohanne.

Les cheveux noirs répandus sur ses épaules, les yeux gris-vert où brillait une tendresse qu’aucune prière n’avait su faire revenir. Une larme glissa sur la joue du comte. Il l’essuya d’un revers impatient ; la douleur d’un homme qui a tout perdu ne pleure pas deux fois.

Songeur, il leva les yeux vers les poutres massives du plafond : elles craquaient au rythme des rafales. Par-delà ces murs, le royaume tremblait. Depuis peu, le roi Philippe était mort lors d’un voyage de Pacy à Paris. À présent Louis VIII faisait ses débuts. Profitant de sa jeunesse, des bandes de soldats démobilisés des Croisades écumaient les campagnes. On disait que Philippe de Fisnay s’était joint à ces mercenaires pour agrandir son domaine par la force. Aymon savait qu’il serait la prochaine cible.

Il se souvenait encore de leur dernière entrevue.

Ce jour-là, tandis que Rohanne agonisait, Grégoire avait annoncé la venue du comte de Fisnay. L’homme entra sans attendre qu’on l’y convie, un sourire mauvais au coin des lèvres. Sa cape de velours sombre contrastait avec l’austérité du château de Latour. Il s’assit d’autorité, croisa ses pigaches sur le sol et déclara :

— Je viens pour vos terres, de Latour.

Et quand Aymon refusa, il jura qu’il les aurait par le fer.

Le soir même, Rohanne mourut.

Depuis, la menace flottait, sourde, sur le domaine.

Le comte se leva, les épaules tendues. Il prit la chandelle et marcha jusqu’à la grande fenêtre à meneaux. Dehors, la lune éclairait la cour. Les tours du château – quatre gardiennes de pierre, veuves de batailles – jetaient leurs ombres sur les douves. Les herses rouillées grinçaient sous le vent. Jadis, ce fief avait fait la fierté de son père, Hugolin de Latour. À présent, les pierres s’effritaient comme sa lignée.

Mais Aymon, malgré tout, se promettait de sauver l’essentiel : son fils.

Il fit venir Grégoire, son valet, lui remit les lettres et l’embrassa sur le front comme un frère.

— Pars avant le chant du coq. Si je ne suis plus là demain, c’est à de Bollery que revient la charge de Richard.

Peu après, Pernelle entra avec l’enfant. La servante, amaigrie par le deuil et les disettes, gardait pourtant au fond des yeux une lumière obstinée.

— Votre fils, messire, murmura-t-elle. Je vais le coucher.

— Donne-le-moi.

Aymon prit le bébé dans ses bras. Richard, tout chaud, gazouillait doucement. Il le tint à bout de bras : la chair du futur, le souffle de sa maison.

— Tu seras fort, mon fils. Et loyal. Comme ton aïeul Hugolin. Comme moi.

Puis, tirant d’un coffret un pendentif en or ciselé, il le passa au cou de l’enfant.

Trois lettres y étaient gravées : R.D.L. – Rohanne de Latour.

— Qu’il la garde sur lui, Pernelle. Elle veillera sur lui mieux que moi désormais.

Soudain, trois coups retentirent à la porte. Le vieux Jehan Martin, un paysan du hameau voisin, entra, essoufflé.

— Messire ! De Fisnay ! Il brûle nos maisons ! Il vous réclame !

Aymon pâlit.

— Par le Ciel, est-il donc démon pour tuer les innocents ?

Il prit son épée, passa sa cotte de mailles et sortit. Le vent giflait son visage. Cinq cavaliers l’attendaient, armés jusqu’aux dents. Leurs heaumes étincelaient à la lune.

— De Fisnay ! cria Aymon.

Le chef avança, releva sa visière.

— Je vous avais prévenu, de Latour. Donnez-moi vos terres et vivez. Refusez, et mourez comme un chien.

— Jamais !

Les épées s’entrechoquèrent. Aymon lutta comme un lion, frappant de taille et d’estoc, priant que son sang suffise à protéger son fils. Mais les coups pleuvaient. L’un le transperça au flanc. Un second à la gorge. Il s’effondra dans la boue, les yeux tournés vers la lumière du château.

Et ce fut fini.

Pernelle, de la fenêtre, vit la scène. Le hurlement resta coincé dans sa gorge.

Quand les soldats pénétrèrent dans la forteresse, elle comprit : ils cherchaient le bébé.

Alors la servante agit. L’instinct prit le dessus. Elle cacha l’enfant sous son tablier, fit semblant d’aller au lavoir avec des draps. Les hommes la laissèrent passer.

Son cœur battait à se rompre. Le couloir vibrait du fracas des bottes. Elle serra le bébé contre elle : Pour Aymon, pour Rohanne, pour Dieu.

Le château devint un piège de pierre. Des hurlements résonnaient dans les salles. Pernelle atteignit la cuisine, barra la porte, empila les coffres. Quand le bois céda sous les coups, elle se rappela un souvenir d’enfance : le vieux souterrain sous le cellier. Tremblante, elle déplaça le grand coffre à vivres avec un balai en guise de levier. La poussière s’éleva, la pierre grinça. Un souffle humide lui fouetta le visage : le passage !

Elle s’y engouffra, se courbant, trébuchant dans l’obscurité. Le bébé geignait. L’air sentait la terre et la peur. Derrière elle, les hommes criaient :

— Attrapez-la ! Par saint Denis, qu’on les égorge !

Mais déjà, Pernelle débouchait dans les écuries. Aubère, le destrier d’Aymon, hennit doucement, comme s’il la reconnaissait.

— Toi aussi, brave bête, tu sauveras son sang.

Sans selle, sans étrier, elle grimpa, tenant le bébé d’un bras, la crinière de l’autre. Le cheval bondit, fracassa la porte et s’élança dans la nuit. Le vent glaça son visage, ses cheveux se plaquèrent sur ses joues. Les sabots frappaient la terre détrempée, le monde s’effaçait derrière elle.

Les poursuivants arrivèrent à leur tour.

— Par ici ! hurla de Fisnay. Elle a pris la route du bois !

Le galop devint une prière. Chaque foulée d’Aubère était un Je vous salue Marie.

Pernelle traversa le village, implora de l’aide ; nul ne sortit. Les portes se refermaient, les torches s’éteignaient. Alors, elle vit la lueur d’un couvent à la sortie du bourg.

Une jeune religieuse, au voile immaculé, ouvrait le portail.

— Ma sœur ! Prenez-le ! Sauvez-le, par pitié !

La religieuse reçut le nourrisson, le serra contre son sein et disparut dans l’ombre du cloître.

Pernelle, soulagée, tourna bride. Derrière elle, les cavaliers approchaient. Elle piqua des deux vers la forêt. Le vent portait les cris, les injures. Le sol se creusa soudain sous Aubère : un talus, une pierre… La jeune femme chuta. Le monde bascula.

Et dans le silence qui suivit, seul le hennissement du cheval se fit entendre.

Au loin, les cloches du couvent sonnaient matines.

Sous les murs du cloître, un nourrisson s’éveilla, le médaillon battant contre son cœur : R.D.L.

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